Dans un entretien rare accordé au Parisien, Ugo Mola, manager du Stade Toulousain, lève le voile sur son rapport au doute, sa philosophie d’entraîneur et la gestion d’exception qu’impliquent des talents comme Antoine Dupont et Léon Marchand.
Peu enclin à s’épancher sur son métier, Mola confie toutefois vivre avec « le syndrome de l’imposteur », une sensation qu’il connaît depuis toujours. Pour lui, travailler avec les jeunes est simple : « Soit ils se font chier, soit ils ne se font pas chier sur le terrain. Ils te le disent et basta. Ma préoccupation, c’est que mon équipe ne s’ennuie pas et se dise : “Ce qu’il nous propose, ça nous plaît, et on y va.” » Loin de s’attribuer le mérite des victoires, il rappelle avec une touche d’humour : « On a une part relative dans leur succès. Il y a tellement de paramètres nécessaires à la réussite que ça serait réducteur de s’approprier la chose. (Rires) Mais il ne faut pas avoir peur de dire que tu as eu du cul ! »
L’ancien international place l’entraînement comme une affaire d’identité et d’adaptabilité plus qu’un simple copier-coller de méthodes : « Je n’ai jamais essayé de mimer, mais au fond de moi j’ai des trucs de cette période (avec Daniel Santamans). Il y a aussi la culture du club. Tu es fait pour entraîner dans des endroits et pas dans d’autres. Les méthodes ne sont pas toujours transposables. » Il ne se laisse pas abuser par ceux qui prétendent détenir la « recette du succès » : « Quand tu dis : j’ai gagné, je vais t’expliquer comment on gagne, tu es mort. Après, certains le font très bien, et ça fait de super consultants TV… »
La pression au quotidien est immense et use les hommes. « Sinon tu ne dures pas. C’est trop dur, il y a tellement de moments de vérité dans le quotidien. Tu ne peux pas raconter d’histoires, ta personnalité doit rejaillir. Ou alors l’aventure humaine que cela nécessite ne prend pas », témoigne Mola.
Le rôle de manager pèse aussi lourd mentalement : « Tu dois accepter que ça n’est pas toi qui gagnes. Je n’ai jamais eu de problème avec ça. Quand mes mecs gagnent, ils bringuent pendant un temps, parfois trop. Je participe un peu au début dans l’euphorie, mais après, ça ne m’appartient pas. » À la maison, cette tension s’étend et exige « un environnement familial costaud » capable de supporter les hauts et les bas du métier. « Il y a des jours, si je suis à la place de ma femme et de mes enfants, je me passe par la fenêtre. Tu embarques tout le monde dans ce que tu vis. Quand ça va mal, même le chien est tendu chez toi… »
Les jours de match sont particulièrement éprouvants : « C’est la longueur absolue. J’ai tout essayé : lire, faire du vélo… Le Stade toulousain, c’est souvent 21 heures le dimanche. Et ce jour-là, il ne se passe rien de la journée. C’est un enfer. » Pendant ces longues heures, il reste à l’affût du moindre signe de motivation chez ses joueurs : « On passe notre temps à chercher des regards et des attitudes qui pourraient nous permettre d’amener un bout de motivation supplémentaire. Ça n’est pas du tout objectif, c’est de la mauvaise foi absolue, mais on se sert de tout. » Il se souvient notamment d’une scène marquante face aux All Blacks : « On était cuits, mais le coach nous obligeait à revenir en courant. »
Quant à la gestion des phénomènes comme Antoine Dupont ou Léon Marchand, Mola évite tout traitement de faveur. « Ce n’est pas dur de gérer Antoine quand on parle rugby. Le reste, je suis tellement éloigné de ce qu’il vit aujourd’hui, je ne l’ai pas vécu en tant que joueur. » Sur la relation au cadre, il précise : « Parfois, ça demande de l’attention et de la planification, mais les choses sont claires. C’est négocié, c’est parfois bataillé, mais quand on cale quelque chose avec lui, il n’y a jamais de retour en arrière. » Il insiste : « Pas une fois, je n’ai adapté notre emploi du temps par rapport à Antoine. Il ne m’a jamais demandé de passe-droit. » Mais la notoriété du joueur complique la donne : « Les gens ont l’impression qu’on recrée de la distance […] le gamin, c’est le même. » Trouver l’équilibre est un défi permanent : « Si tu fais une gestion un peu trop protectrice, ça t’est reproché. Si tu ne le fais pas assez, c’est l’athlète qui te le reproche. »
Enfin, à la question de ce qu’on peut encore apprendre à un génie comme Dupont, Mola répond avec lucidité : « Plus rien… On les met en situation d’exploiter leurs qualités […] Antoine s’interdisait d’utiliser celles du leadership […]. On l’a poussé un peu dans ses retranchements pour qu’il affirme ce qu’il est, une personnalité assez incroyable. »
À travers cet échange, Ugo Mola brosse le portrait d’un coach soucieux, réaliste et humain, conscient que la victoire passe avant tout par la gestion des hommes et la construction d’une identité forte.







