Ce week-end, le Top 14 a connu un fait inédit : trois équipes ont dépassé la barre des 60 points en une seule rencontre, un signal fort qui interroge la crédibilité sportive du championnat français.
Les images parlent d’elles-mêmes. Toulon a été étrillé par La Rochelle (66-0), Bayonne a subi une défaite sévère à Montpellier (62-20), et le Racing 92 a été pulvérisé à Bordeaux (62-27). Trois défaites cuisantes en une journée, un phénomène inédit cette saison et le reflet d’une tendance inquiétante qui dure depuis septembre.
Selon Sud-Ouest, près d’un match sur trois se termine désormais avec un écart de 25 points ou plus. Plus encore, 40 % des rencontres voient une équipe dépasser les 40 points, faisant de ces écarts impressionnants une norme plutôt qu’une exception.
Il serait simpliste de pointer du doigt un club ou un promu en difficulté. Presque toutes les équipes ont déjà connu une défaite lourde, à l’exception de Montpellier Hérault Rugby, qui reste pour l’instant indemne.
Face à ce constat, la Ligue Nationale de Rugby (LNR) maintient un discours rassurant : « Le constat est que le Top 14 est très resserré au classement. » Cette analyse est partagée par plusieurs acteurs du terrain.
Rémi Talès, après la cinglante défaite de Toulon, qualifiait le championnat d’« fou », rappelant que La Rochelle elle-même avait chuté lourdement à Toulouse la semaine précédente. Un cadre du Stade Toulousain soulignait aussi : « Il est impossible de se relâcher dans ce championnat : tu le paies directement. Toutes les équipes sont prêtes cette saison. Il n’y a que des gros. »
La LNR rappelle que les scores ne reflètent pas toujours fidèlement le déroulement des matchs. Parfois, la réalité leur donne raison : Pau n’était qu’à neuf points de Clermont à dix minutes de la fin avant de céder, Toulouse menait encore à Bayonne à la 71e minute, et le Racing dominait l’UBB à l’heure de jeu avant de s’effondrer avec un 47-0 final.
Derrière ces chiffres, une réalité moins visible pèse lourdement : l’usure des joueurs. Entre Top 14, Champions Cup et fenêtres internationales, les clubs ont eu un seul week-end de repos depuis septembre. Cette cadence infernale force les équipes à faire des choix drastiques.
Pierre Mignoni, manager de La Rochelle, ne cache pas son exaspération : « On nous réduit sur le salary cap, on nous réduit sur les jokers, on nous presse comme des citrons. » Pour lui, l’effectif réduit pousse à se tourner vers les jeunes dans les moments de crise : « Vous voulez qu’on fasse comment ? Quand tu as 19 absents, tu ne peux pas faire jouer Pierre, Paul, Jacques. Donc tu fais jouer tes ressources au club, et ce sont les jeunes. »
Le technicien varois résume le malaise avec franchise : « On a un calendrier infernal. On n’est pas des robots. Je parle pour Toulon, mais je parle pour toutes les autres équipes. On nous demande de jouer 11 mois par saison. Je ne vais pas pleurer sur le calendrier […]. Ce que je dis, c’est que je ne peux pas faire autrement. Si ça ne plaît pas, qu’on me donne du salary cap, qu’on me donne des moyens pour avoir trois équipes. »
La prochaine hausse du salary cap à 11 millions d’euros est perçue comme une réponse partielle au problème, mais ses effets ne seront pas immédiats. En attendant, la qualité du spectacle pâtit, notamment aux créneaux du dimanche soir où six rencontres ont déjà dépassé les 50 points, un comble pour des affiches censées valoriser le championnat.
Ironie du sort, alors que la Champions Cup est souvent critiquée pour son manque d’équilibre, le Top 14 semble emprunter la même voie, dans un contexte où l’Europe reprend ses droits, jusqu’à tutoyer l’absurde.







