La lourde défaite de Toulon face à La Rochelle (66-0) dimanche dernier n’est pas un simple accident isolé. Elle illustre une tendance préoccupante qui marque cette saison de Top 14 : la multiplication des matchs à sens unique, au détriment de l’équilibre et du suspense dans un championnat pourtant très serré au classement.
Les statistiques sont parlantes. Après 14 journées, le nombre de bonus offensifs a significativement augmenté par rapport aux saisons précédentes, tout comme les écarts moyens au score, qui frôlent désormais les 19 points. Plus alarmant encore, huit rencontres ont vu une équipe dépasser les 60 points, y compris lors de confrontations entre prétendants au titre. Ces “fessées” sont donc devenues presque monnaie courante.
Cette dérive pose question, notamment concernant le match du dimanche soir, diffusé en prime time sur Canal+, censé être la vitrine du Top 14. Sur le papier, l’affiche du week-end est la plus attendue. Dans les faits, elle offre de moins en moins de suspense. Depuis la correction infligée à l’UBB par Toulouse en octobre (56-13), les rencontres à sens unique s’enchaînent, jusqu’au dernier 66-0 de La Rochelle contre Toulon. Pourtant, l’audience demeure solide : malgré le score écrasant, la rencontre Toulouse–La Rochelle de décembre a rassemblé plus d’un million de téléspectateurs. Mais cet intérêt télévisuel n’influence guère les décisions des clubs.
La principale explication réside dans la gestion des effectifs au sein d’un calendrier devenu étouffant. Entre Top 14, Coupe d’Europe, longs déplacements et fenêtres internationales, les entraîneurs doivent fréquemment faire des choix douloureux.
Pierre Mignoni, entraîneur de Toulon, l’a affirmé sans détours après la débâcle : son équipe, largement remaniée, avait peu de chances de l’emporter. “Mais fallait-il risquer ses cadres à La Rochelle à une semaine d’un match européen décisif ?” La nouvelle formule de la Champions Cup, plus exigeante et étendue géographiquement, accentue ces arbitrages, car un échec européen peut compromettre toute une saison, poussant certains clubs à sacrifier des rencontres de Top 14 pour préserver leurs ambitions continentales.
À l’inverse, les équipes éliminées prématurément en Coupe d’Europe peuvent faire l’impasse sur cette compétition pour revenir plus fraîches en Championnat, quitte à subir de lourdes défaites sur la scène européenne, comme l’ont récemment fait Pau ou Bayonne. Ces écarts passent alors presque inaperçus, l’enjeu sportif y étant perçu comme marginal.
Enfin, la question de la santé des joueurs est centrale. De nombreux clubs voient leurs infirmeries se remplir prématurément, avec parfois près de vingt absences cumulées entre blessures et repos imposés. Dans ces conditions, aligner une équipe compétitive devient une gageure. Les entraîneurs sont contraints d’intégrer très tôt de jeunes joueurs, souvent sans période d’adaptation.
Si cette stratégie affaiblit l’intérêt immédiat des rencontres, certains y voient un avantage à long terme. Ces jeunes lancés dans le grand bain acquièrent une expérience précieuse et pourraient bien devenir les leaders de demain. Mais pour l’instant, le Top 14 doit composer avec une réalité complexe : un championnat intense et spectaculaire par moments, mais de plus en plus déséquilibré, victime de son propre calendrier.
Contactée par le quotidien L’Équipe, la Ligue Nationale de Rugby (LNR) a réagi à cette problématique, semblant toutefois minimiser la gravité de la situation.
« Le classement reste très serré et traduit la compétitivité du championnat. Ces écarts parfois importants sont ponctuels mais ils cachent des réalités assez différentes avec des facteurs conjoncturels comme les blessés, les enchaînements de matches et le contexte international. Il est difficile d’en tirer des conclusions, surtout à mi-saison. Et au-delà des diverses raisons conjoncturelles, le score ne reflète pas forcément la physionomie du match comme cela fut le cas samedi pour UBB-Racing. La LNR suit les dynamiques avec attention sur des périodes plus longues mais nous sommes confiants sur la compétitivité du Top 14. »







