Un an après le scandale Jaminet-Pacific Heart, le Stade Toulousain est de nouveau frappé par une enquête sur des flux financiers controversés. Des millions d’euros auraient transité depuis des sponsors officiels vers les sociétés personnelles d’Antoine Dupont et Anthony Jelonch, deux stars du club, pour des prestations dont la réalité est difficile à établir.
Le journal L’Équipe a mené une investigation approfondie afin de déterminer la légitimité et la légalité de ces transactions.
**Le spectre du passé : du dossier Jaminet à la suspicion de fraude**
En 2022, le Stade Toulousain avait été sanctionné d’une amende de 1,3 million d’euros et d’un retrait de points pour avoir tenté de contourner le salary-cap lors du recrutement de Melvyn Jaminet. Cette affaire impliquait la société tahitienne Pacific Heart et des « faux » droits d’image. Aujourd’hui, L’Équipe révèle que ce montage pourrait ne pas être un cas isolé, ciblant désormais un partenaire historique du club : le groupe 3S-Alyzia.
**Anthony Jelonch : 170 000 euros pour des prestations « fantômes » ?**
Le 1er juillet 2022, 3S-Alyzia signe un contrat avec AJ 32, la société d’Anthony Jelonch, pour « les activités de service, le droit exclusif d’exploitation des droits attachés à la personnalité de M. Jelonch, dans un but publicitaire ». Le joueur s’engage contractuellement à « réaliser en collaboration avec le directeur de la communication de la société 3S un journal de bord relatant ses impressions et commentaires sur ses activités et/ou des événements importants en relation avec le rugby », ainsi qu’à participer à plusieurs événements du groupe.
Le problème : entre 2022 et 2024, Jelonch a reçu 170 000 euros, mais aucune trace de ce journal de bord ni de campagnes publicitaires n’a été trouvée. Interrogé, le joueur se dit étonné : « Ça ne me dit rien », avant d’évoquer quelques « soirées one shot » : « Tu parles de ton savoir-faire, du travail d’équipe. Je l’ai fait deux fois pour eux je crois. » Deux interventions pour une somme qui dépasse largement le prix du marché, estimé à environ 5 000 euros.
**Antoine Dupont : un contrat à 1,8 million d’euros**
Le capitaine du XV de France bénéficie d’un contrat de parrainage avec 3S-Alyzia, liant les deux sociétés depuis près de dix ans, pour un montant annuel de 200 000 euros, soit plus de 1,8 million d’euros au total. Là aussi, le groupe a acquis le droit d’exploiter l’image de Dupont pour sa « communication interne et extérieure ». Pourtant, aucun élément visible de ce partenariat n’apparaît sur les réseaux sociaux du joueur ou de l’entreprise.
Son avocat, Me Iglesis, souligne la confidentialité du contrat : « Je vous confirme que Monsieur Antoine Dupont est bien lié à la société 3S par un contrat de parrainage. Les informations contenues dans ce contrat et ses modalités d’exécution sont couvertes par une clause de confidentialité. Monsieur Antoine Dupont n’a pas la faculté de lever cet engagement de confidentialité. Vous comprendrez donc qu’il ne peut être apporté une réponse à vos autres interrogations sans violer cet engagement de confidentialité. »
**La défense : un argumentaire centré sur le « B2B »**
Face à l’absence de preuves publiques, 3S-Alyzia défend une communication essentiellement institutionnelle. L’entreprise « est un acteur B2B (d’entreprise à entreprise) spécialisé dans les services aéroportuaires, dont la communication repose historiquement sur des actions relationnelles, institutionnelles et internes, et non sur des dispositifs de visibilité grand public. (…) Les clients de la société ne sont pas issus du ‘grand public’, il est donc compréhensible que la communication autour d’Antoine Dupont soit essentiellement axée sur la communication interne et le partenariat avec des clients importants. »
Ce raisonnement soulève néanmoins des questions : pourquoi payer des droits d’image si ceux-ci ne sont pas utilisés ? Et pourquoi ne trouve-t-on aucune trace – photo, vidéo – de ces interventions internes sur les réseaux sociaux actifs de l’entreprise ?
**Salaires déguisés et contournement du salary-cap**
Au cœur du dossier, la suspicion de salaires déguisés. Si des sponsors rémunèrent des prestations fictives, le club peut alléger artificiellement sa masse salariale et respecter le plafond imposé par la Ligue. L’avocat de Dupont rejette cette hypothèse, mais un autre révélateur apparaît : Fiducial, un autre sponsor majeur, verse à Dupont via sa société Bros une redevance conseil non déclarée dans le salary-cap, alors qu’elle aurait dû l’être, Fiducial étant une « partie associée » du club.
**La colère d’Antoine Dupont : « Une chasse aux sorcières »**
Le joueur le mieux payé de France exprime son exaspération face à la pression croissante de la Ligue : « les règles du salary-cap (…) nous empêchent d’utiliser notre image individuelle à travers des contrats de pub classiques (…) On ne peut pas utiliser notre image. Ça commence à faire beaucoup. (…) Même dans leur droit de regard, ils (la Ligue et par extension le contrôleur du salary-cap) essayent d’être de plus en plus invasifs en nous demandant de citer tous les partenaires qu’on a, même les partenaires qui ne sont pas partenaires avec le club. Ils veulent savoir à la limite tout le patrimoine qu’on peut avoir, donc on arrive un peu dans une chasse aux sorcières où ils veulent démasquer les tricheurs mais ça en devient ridicule. »
**L’enjeu final**
Si ces irrégularités étaient confirmées par le salary-cap manager, le Stade Toulousain s’exposerait à de lourdes sanctions, allant jusqu’à des amendes millionnaires et des retraits de points. Une menace qui pourrait sérieusement ébranler la domination du club sur le rugby français.






