Bernard Laporte : « Qui décrète qu’une équipe doit faire le Grand Chelem ? »
L’ancien sélectionneur du XV de France, Bernard Laporte, s’est livré à Midi Olympique sur la performance des Bleus lors du dernier Tournoi des Six Nations, marqué par un second sacre consécutif. Interrogé sur l’échec du Grand Chelem, il adopte un ton direct et nuancé.
« Mais de qui se moque-t-on ? Qui décrète qu’une équipe ou une autre doit faire le grand chelem ? Avant même le début du Tournoi, j’ai entendu que l’équipe de France avait la voie royale pour gagner tous ses matchs. Je ne comprends pas. Tout comme je ne comprends pas toutes ces critiques après la défaite en Écosse », déclare Laporte. Pour lui, les reproches sur le manque de soutien des joueurs envers l’entraîneur sont « des conneries ». Il admet toutefois que la performance en Écosse fut décevante : « Elle a fait un match désastreux. Et alors ? Combien la France a-t-elle fait de grand chelem dans l’histoire ? Moi, ce qui m’interroge, c’est pourquoi elle a pris deux fois 50 points en deux matchs… »
Si le niveau des Bleus a chuté après une entame éclatante contre l’Irlande, Laporte souligne la qualité de ce premier match : « On dit souvent que le premier match n’est jamais le plus abouti, mais effectivement cette année, la première heure contre l’Irlande a été un vrai délice. Après, à chaque match suffit sa peine. Et au final, l’équipe de France termine première, c’est le plus important. »
L’ancien coach voit déjà plus loin, invitant Fabien Galthié à bâtir une équipe capable de rivaliser avec les meilleurs mondiaux, en particulier l’Afrique du Sud : « Désormais, si j’étais Fabien mon objectif serait de construire une équipe capable de battre l’Afrique du Sud. Les Boks vont se présenter comme des ogres. Ça ne veut pas dire qu’ils seront champions du monde. Mais on sait qu’à chaque fois qu’on les affronte, on est dans la difficulté. Il faut donc impérativement retrouver une grosse mêlée et être encore meilleurs sous les ballons hauts. »
Sur la comparaison avec les Springboks et les All Blacks, le regard est lucide et mesuré : « Loin et proche à la fois. Tout comme cette équipe est loin et proche aussi des All Blacks. Arrêtons de rêver, il n’y a pas que les Sud-Africains. Les Anglais ont montré samedi qu’ils étaient au niveau. Le sport, c’était une remise en question permanente. Et demain, tous les compteurs seront remis à zéro. »
Parmi les difficultés, la perte d’Uini Atonio est perçue comme un coup dur : « Le rugby français a toujours eu des mêlées dominatrices. Ce n’est plus le cas. Elle n’est pas catastrophique non plus, mais c’est vrai que la perte d’Atonio pèse lourd. Des mecs comme lui, il n’y en a pas à chaque coin de rue. Et pour l’instant, ça n’empêche pas de gagner. »
Laporte apprécie également l’émergence de jeunes talents, résultat selon lui de changements structurels : « C’est un ensemble de paramètres qui a permis à cette équipe de gagner. D’abord, Fabien l’a professionnalisé. Certains joueurs sont à leur meilleur niveau et peuvent encore progresser collectivement. Ensuite, de nombreux jeunes émergent. C’est le fruit de la suppression du pôle de France. Je me souviens encore d’Anthony Belleau qui ne pouvait pas s’entraîner avec Wilkinson ou Giteau car il devait aller à Marcoussis. Une hérésie. Désormais, tous ces joueurs travaillent avec les meilleurs et jouent en Top 14. On n’a pas été trois fois champion du monde des moins de 20 ans par hasard. »
Pour conclure, il savoure la dynamique générale du Tournoi et affiche sa confiance envers le staff tricolore : « Samedi, je me suis régalé à regarder les trois rencontres. L’Italie qui bat l’Angleterre a été battu par le pays de Galles qui n’avait pas gagné un match. La France domine l’Irlande qui bat l’Écosse alors que les Écossais ont secoué la France. Ça montre que c’est quand même assez équilibré. Mais à la fin, même si ça se joue à une minute près, c’est le XV de France qui gagne. Et tant mieux. »
Il avertit tout de même : « Parce que si on avait perdu hier (samedi) en ayant pris deux fois cinquante points, tout le monde aurait la tête dans les rosiers. Fabien et son staff le savent mieux que personne : oui, il y a des interrogations. Il va donc falloir y répondre dans les prochains mois. Mais faites confiance à Galthié, c’est l’homme de la situation. »







