Derrière l’image de leaders solides et les salaires confortables, les managers du rugby professionnel français vivent une réalité accablante. Entre isolement profond et pression constante, ces techniciens croulent sous une charge mentale souvent ignorée du grand public.
Le professeur Pierre Dantin, conseiller d’entraîneurs emblématiques comme Ugo Mola et Pierre Mignoni, dévoile cette face cachée dans les colonnes de Sud-Ouest. Selon lui, « la pression sur un manager est quasiment quotidienne. Il est à la fois très entouré et très isolé. Il prend toute la pression : des supporters, des médias, du secteur économique, des joueurs. Ce sont des éponges émotionnelles. Parfois, ils arrivent à un état de saturation mentale à laquelle ils ont des difficultés à faire face. Ce qui vaut pour eux vaut aussi pour un chef d’entreprise, ou n’importe quelle profession à impératif de résultats avec un jugement très fort venu de l’extérieur. Surtout avec les réseaux sociaux qui sont arrivés ces dernières années. On parle de leaders avec une capacité hors-norme à guider, à transformer, et qui sont jugés par des gens qui n’ont aucune idée de ce qu’ils font. »
La solitude du pouvoir s’est accentuée avec l’évolution du métier, désormais mêlée à des enjeux humains et technologiques complexes, incluant l’intelligence artificielle. « Qui aurait pu penser, il y a dix ans, qu’un entraîneur de Top 14 devrait se saisir des enjeux liés à l’intelligence artificielle ? Quand on est très “staffé”, on ne manage pas que des fonctions, on manage des êtres humains. Les enjeux émotionnels sont très importants. Ajoutez à ça l’exigence de résultats et le faible temps de repos, vous imaginez le combo… Vient alors la capacité que l’on a à faire face. À partir du moment où ils ont choisi ce destin, ils savent ce qu’être seul veut dire. Comme les grands patrons. Ils ont choisi ce qu’ils subissent. Mais ils sont humains », explique Pierre Dantin.
Face à ce constat, il insiste sur la nécessité cruciale de briser l’isolement : « Oui, et une forme de non-acceptation d’un état qui se dégrade. Parfois, quand on est pris au piège dans le feu de l’action, on ne s’en rend pas compte. Un coach est seul face à ses décisions. D’où l’importance du contexte global : équilibre familial, sentiment de maîtrise, alignement avec les valeurs qui guident mon action. L’enjeu est de se connaître pour éviter de basculer vers le burn-out. Et ne pas se laisser saturer par son ego – car il en faut beaucoup pour choisir un tel destin. »
De plus en plus de managers sollicitent un accompagnement extérieur pour mieux affronter leurs limites. « Une relation d’aide. On sait très bien qu’on n’est jamais fort tout seul. Toute fonction extraordinairement exposée nécessite des rapports de confiance qui autorisent à poser des questions, à remettre en cause, à chercher ses propres insuffisances. Ils attendent donc que je les questionne : est-ce que tu vas bien dans ta vie ? Est-ce que tu es en situation de faire face ? »
Loin d’être une question d’argent, cette souffrance mentale touche tous les échelons, rappelle le professeur Dantin : « Je connais des chauffeurs de bus qui ont une charge mentale phénoménale et un salaire très faible. Et des entraîneurs de Fédérale 3 qui sont dépressifs quand ils ne parviennent pas à être compris par leur équipe. Ce n’est pas un enjeu d’argent. »
Aujourd’hui, le tabou commence à tomber. Pour Pierre Dantin, « ils en parlent normalement car c’est faire montre qu’on est humain. Je connais très peu de managers ou de grands patrons qui ne sont pas en permanence en train de questionner ce pourquoi ils sont là et ce qu’ils peuvent faire de mieux. Il y a des cadres théoriques très puissants sur ce sujet. Rien n’est plus complexe que la nature humaine. » Une prise de conscience essentielle pour préserver la santé mentale des leaders du rugby français.







