L’ancien ouvreur international anglais Jonny Wilkinson s’est livré dans les colonnes du journal L’Équipe, abordant en profondeur la question de la santé mentale dans le rugby, un sujet encore trop souvent mis de côté.
Wilkinson, qui a marqué l’histoire du rugby mondial, met en lumière la pression intense que subissent les joueurs et entraîneurs de haut niveau. Il souligne que « la santé mentale est essentielle » et qu’elle « fait, en très grande partie, partie de la performance, ce n’est pas quelque chose à côté ». Pour lui, exceller au plus haut niveau n’est pas un choix tranquille, c’est une véritable mission intérieure, une énergie omniprésente qui peut devenir excessive et envahissante : « Cette énergie occupe toute ta vie. Tu y penses tout le temps, même pendant tes vacances, et tu ne peux pas arrêter. Le soir, impossible de dormir après le match. Tu ne penses qu’aux fautes, qu’à tes erreurs, qu’aux regrets. Avant le match, c’est l’angoisse. Tu es dans un espace difficile où il y a trop de stress, la peur, le doute, la frustration. Parfois aussi la dépression et le chaos. Tout ça, c’est un symptôme. »
L’ancien joueur a également évoqué le burn-out du manager toulonnais Pierre Mignoni, invitant à plus de bienveillance et de compréhension envers les personnalités investies à ce niveau. « Des personnes comme Pierre Mignoni doivent trouver le bon équilibre », explique-t-il. « Il a l’intensité, la qualité, le génie, le talent inspirant. Son chemin va être plein de challenges pour trouver la sagesse. J’imagine que ça doit être difficile pour quelqu’un comme lui qui ne pense qu’à ça. » Wilkinson connaît bien cette lutte interne et insiste : « Quand tu as une mission, la motivation n’est jamais un problème. »
Sur un plan plus intime, Jonny Wilkinson avoue avoir lui-même vacillé face à la pression mentale du haut niveau. « Oui, ça m’est arrivé de m’enfermer dans les toilettes. Parfois, c’était trop pour moi. Et après les matches, j’ai dit plusieurs fois à mes proches que c’était fini, que j’allais arrêter, que je ne pouvais plus supporter ça, que les attentes me concernant étaient trop fortes. » Pour lui, il est crucial de mieux accompagner ceux qui vivent ces difficultés, notamment lorsque leur carrière se termine : « Imaginez ce qu’ils vivent lorsque leurs carrières s’arrêtent. Ils n’ont plus l’outil pour s’exprimer. Ils sont perdus. »
Wilkinson confie aussi avoir longuement cherché à maîtriser cette exigence qui rongeait son équilibre mental. « J’ai passé beaucoup de temps à me dire : « est-ce que quelque chose va m’arriver ? Et si ça m’arrive, qu’est-ce que je vais faire ? Je ne pourrai pas le faire. » C’est un combat intérieur. » Face à cette intensité, il souligne combien la vraie récupération n’est pas simple : « Je ne savais pas du tout comment faire pour ma part. La semaine, je pouvais m’entraîner deux, trois ou quatre heures par jour sans problème mais c’était impossible de retourner chez moi tout de suite après et ne rien faire. »
Tout au long de sa carrière, le désormais entraîneur a envisagé à plusieurs reprises d’arrêter le rugby. « Oui, et pas qu’une fois. C’était régulier. Mais intérieurement ma mission me disait de retourner sur le terrain, de prendre le ballon et de taper deux heures. J’ai fonctionné comme ça jusqu’à ma dernière saison. Là, je savais que c’était le moment d’arrêter. Je n’avais plus le désir d’être le meilleur dans l’équipe. »
Un tournant est intervenu avec son départ à Toulon en 2009, qui a marqué une évolution personnelle : « J’étais plus libéré. Je me suis reconnecté avec moi-même. »
À la fin de sa carrière, Wilkinson ne souhaitait pas forcément poursuivre dans le milieu du rugby. « Une partie de moi ne voulait pas retourner dans le sport. Elle était en train de dormir. Ça m’a pris environ dix ans pour retrouver la mission qui était en moi. Avec tous les chocs physiques et le stress mental accumulé, j’avais besoin de prendre une autre direction et de faire beaucoup de choses différentes. » Récemment, il a décidé de revenir dans le rugby, notamment en s’impliquant dans un travail d’accompagnement individuel avec les joueurs.
Il conclut son récit sur une note inspirante, rappelant l’importance d’entourer les talents au plus haut niveau : « Mon objectif dans la vie était d’essayer de tout gagner et de devenir le meilleur. […] C’est dur parfois et le chemin passe par un retour au calme. Mais quand quelqu’un a cette énergie, il faut l’entourer et construire l’équipe autour de lui. C’est ce qu’a fait Pierre pour moi pendant mes trois dernières saisons à Toulon. En tant qu’entraîneur (des lignes arrières), il a révolutionné notre jeu. »
Jonny Wilkinson invite ainsi à une prise de conscience collective sur la santé mentale dans le rugby, un combat encore discret mais essentiel pour préserver la performance et l’équilibre des acteurs de ce sport exigeant.







