Ce dimanche, Thibaud Flament fait son retour avec le XV de France après avoir manqué le match face à l’Irlande pour accompagner sa conjointe dans un parcours de procréation médicalement assistée (PMA). Comme lui, de plus en plus d’athlètes de haut niveau choisissent de prioriser leur vie personnelle et familiale, un phénomène en pleine expansion ces dernières années.
Le mois dernier, le joueur de rugby expliquait dans L’Équipe les raisons de son absence lors de l’ouverture du Tournoi des Six Nations : « Ethel, mon épouse, est atteinte d’endométriose. Très vite, on s’est aperçu que ça n’allait pas forcément être simple d’avoir un enfant. On a compris qu’on allait devoir réaliser une PMA. On ne peut pas maîtriser la date. Nous avons appris début janvier que la PMA tombe la même semaine que l’Irlande (…) Ce n’est pas possible de faire les deux donc je ne jouerai pas face à l’Irlande. »
Son témoignage, largement relayé sur les réseaux sociaux, a reçu un accueil chaleureux. Dans son entourage, on précise : « Il y a deux choses, le forfait et les raisons du forfait. C’est sur le second choix qu’il a le plus été tiraillé. Le délai était proche et même s’il y a pu avoir une pointe de frustration à l’idée de manquer ce match car il a une énorme fierté de pouvoir représenter l’équipe de France, c’était pour lui une évidence de prendre cette décision, il l’a d’ailleurs prise très très rapidement. »
### Une parole qui s’affranchit des tabous
Pour Emmy Bineau, spécialiste en communication des sportifs de haut niveau, « c’est le fait de prendre la parole sur ces sujets qui change. Je le repère beaucoup dans le milieu du rugby notamment. Dans le football, on a parlé de santé mentale il y a presque 10 ans, c’est un phénomène récent dans le rugby. On parle tout juste de sujets comme privilégier sa famille, on met des mots sur les moments plus difficiles. »
Makis Chamalidis, psychologue du sport travaillant avec des fédérations et clubs de football de haut niveau, souligne un tournant après la crise sanitaire : « Rappelons-nous les prises de paroles de Michael Phelps, Naomi Osaka ou Simone Biles concernant la santé mentale et le fait d’avoir été isolés dans leur chambre d’hôtel. Depuis le COVID, les sportifs assument de plus en plus. Il y a encore quelques années, on attendait la sortie d’une biographie pour apprendre quelque chose, parfois cinq voire dix ans après la fin de carrière de tel ou tel champion. Aujourd’hui, la parole est largement relayée sur les réseaux sociaux, on partage facilement, on ne craint plus de dire. Combien de sportifs aujourd’hui ne se présentent plus que par leur palmarès mais en disant ‘Je suis mère de deux enfants.’ Cela montre qu’on lutte contre l’identité exclusive du champion, qu’on veut montrer l’humain derrière, qui a besoin d’exister et trouver son équilibre en dehors du sport. »
### « La famille avant tout »
Pour bon nombre d’athlètes, cet équilibre tourne autour de la famille, qui devient une priorité, que ce soit dans les moments heureux comme dans les épreuves difficiles. En pleine compétition à l’Open d’Australie, le tennisman Casper Ruud confiait après une victoire : « Quand je reviendrai ici l’année prochaine je serai papa. » Sa femme étant proche du terme, il expliquait : « Je sais que ma Maria est à la maison en train de se préparer et se reposer. Mon téléphone est allumé à toute heure de la journée. Si elle appelle, je ne serai plus ici (au tournoi). Il y a plus dans la vie que juste le tennis. »
Le pilier français Jefferson Poirot avait lui aussi choisi la famille dès 2020, à 27 ans, quittant la scène internationale « pour, entre autres, être un papa à temps complet. » Sur Instagram, il déclarait : « L’homme debout, le père de famille, c’est celui qui prend les bonnes décisions, au bon moment, pour être le plus grand possible. »
Originaire du MMA, Farès Ziam illustre également cette tendance. En septembre dernier, il annonçait son forfait pour l’UFC Paris, programmé dix jours après le décès de sa grand-mère. « Dix jours avant mon combat, ma grand-mère nous a quittés, » raconte-t-il. « Il était hors de question de laisser partir ma famille en Algérie pour aller enterrer ma grand-mère en restant ici pour combattre en plein Fight Week. Je n’aurais pas été concentré, je suis quelqu’un d’émotionnel et je sais que j’aurais pensé à ça quoi qu’il arrive même pendant le combat. »
Malgré les sacrifices, il a choisi la famille : « L’UFC Paris représente beaucoup pour les combattants français, on s’investit financièrement pour cet événement très suivi en France. J’étais parti m’entraîner pendant deux mois aux États-Unis, j’ai acheté des places pour mes sponsors, j’avais fait faire avec des amis 60 t-shirts et je n’ai même pas eu le temps d’en faire la promotion mais pour moi il était hors de question de combattre, c’est la famille avant tout. Le sport, ça dure un temps, une carrière sportive passe vite mais la famille c’est pour la vie. Personne ne m’en a voulu, j’ai eu beaucoup de soutien et je tenais à remercier tout le monde pour ça. »
La quête d’un équilibre personnel apparaît ainsi comme la clé de la longévité sportive. Makis Chamalidis analyse : « Je pense que certains commencent à comprendre que pour une performance durable, il vaut mieux perdre une semaine ici et là, annuler une compétition, pour un équilibre personnel. Du moins se poser ces questions pour allonger sa carrière car sans équilibre personnel, bon courage pour le haut niveau. » Il observe également que « les sportifs n’hésitent plus à prendre leur téléphone pendant les grandes compétitions pour nous dire qu’ils ont un souci d’ordre personnel, pour nous sonder, savoir ce qu’on en pense. Avant, c’était tabou, ils gardaient ça pour eux et s’isolaient sans pouvoir lâcher prise. En parler bénéficie aux sportifs et aux entourages. »
Un changement de regard qui, au final, pourrait aussi permettre de gagner plus de titres sur le long terme.







