Ancien entraîneur du XV de France, Patrice Lagisquet livre une analyse précise et éclairante du jeu développé par Fabien Galthié. Dans une interview accordée à Midi Olympique, il détaille les évolutions tactiques qui ont transformé la formation tricolore en une équipe redoutable.
« Oui, bien sûr. La première chose, c’est l’organisation sur les réceptions des jeux au pied avec une structure permettant de jouer sur la largeur dès le premier ruck. Cela a souvent mis en évidence les connexions entre les joueurs du fond, avec pratiquement trois joueurs entourant celui qui réceptionne le ballon, derrière et sur les côtés, pour le protéger. » Cette maîtrise collective a permis aux Bleus de « transformer ce qui était autrefois un point faible en un point fort ». Désormais, « le joueur qui capte le ballon sait qu’il peut rabattre celui-ci et qu’il sera presque toujours soutenu par un partenaire », initiant ainsi des phases de jeu fluides et organisées.
Lagisquet note également une nouveauté tactique majeure : « Il m’a semblé qu’il y avait un quatrième avant dans le bloc du milieu, après le numéro 10. Cela a donné lieu à des jeux en pivot ou à des passes directes vers l’extérieur, permettant de marquer des essais ou de créer des décalages. » Cette disposition surprend la défense adverse qui n’a guère le temps de se réajuster, spécialement face à la vitesse des trois joueurs extérieurs. Une évolution « intéressante qui permet de garder de la continuité et de la vitesse ». Si certaines équipes expérimentaient déjà de tels schémas, la France les a intégrés de façon plus systématique, exploitant « les jeux en pivot ou les transformations directes vers l’extérieur, presque à plat ».
L’ancien sélectionneur salue aussi la liberté laissée à Matthieu Jalibert, dont les qualités de vitesse et d’explosivité sont pleinement utilisées : « Matthieu Jalibert joue sur ses qualités de vitesse et d’explosivité dès qu’il y a un demi-décalage. On l’a vu notamment contre le pays de Galles. Cela a permis des transformations de jeu intéressantes. » Il souligne en outre l’apport des avants polyvalents comme Gros, Guillard ou Ollivon, qui accélèrent le jeu avant que la défense ne puisse se replier, créant ainsi des brèches exploitées par des ailiers rapides.
Enfin, Lagisquet met en lumière la complémentarité entre la charnière Antoine Dupont – Matthieu Jalibert. « Antoine Dupont s’est mis au service du collectif en étant un véritable accélérateur de jeu. Les Bleus jouent moins autour des avants. Le jeu est moins axé sur la verticalité et la pénétration. » Désormais, Dupont privilégie « des passes directes » et ne porte le ballon que lorsque « les sorties sont très rapides ou dans les côtés fermés, où il peut créer le surnombre ». Cette approche offre « plus de temps à Matthieu Jalibert ou Thomas Ramos, qui ont un rôle similaire » en animant la contre-attaque et l’organisation du jeu. « Quand l’un est concerné par le lancement de la contre-attaque, l’autre prend l’ouverture sur le temps de jeu suivant. Ce n’est pas nouveau : les Crusaders le faisaient déjà avec Dan Carter et Israel Dagg, et les All Blacks l’ont aussi pratiqué. » Lagisquet conclut : « J’ai trouvé Antoine Dupont très intelligent dans sa manière de se mettre au service du collectif. Pour les spectateurs, cela peut paraître moins spectaculaire mais sa qualité technique permet des passes très larges, qui battent beaucoup de défenseurs. »
Grâce à ces ajustements tactiques et à l’intelligence collective, le jeu des Bleus a franchi un cap, redéfinissant ses forces et ses méthodes pour s’imposer face à une concurrence sans cesse plus exigeante.







