
Pendant près de vingt ans, ils ont profondément transformé le rugby français grâce à leurs investissements. Bernard Lemaître, Jacky Lorenzetti, Hans-Peter Wild ou encore Mohed Altrad ont permis à leurs clubs de grandir, de moderniser leurs infrastructures et de recruter les meilleurs joueurs du monde.
Mais aujourd’hui, ces grands patrons arrivent à un tournant. Fatigue, âge, succession ou évolution du modèle économique : plusieurs d’entre eux souhaitent désormais passer la main ou, au minimum, réduire leur implication financière.
Une génération de présidents qui approche de la fin d’un cycle
Le constat est frappant.
Bernard Lemaître a aujourd’hui 87 ans, Hans-Peter Wild 85 ans et Jacky Lorenzetti 78 ans. Quant à Mohed Altrad, il dirige Montpellier depuis 2011 après avoir bâti l’un des plus grands groupes mondiaux du BTP.
Tous ont investi des sommes considérables pour installer durablement leur club parmi les places fortes du rugby français.
Pour Yann Roubert, président de la Ligue nationale de rugby, leur rôle a été essentiel.
Il explique dans les colonnes de L’équipe :
« C’est une chance de les avoir pour l’énergie, les moyens et leur contribution, au service de leur club bien sûr, mais aussi de l’ensemble du rugby français. Sans eux, certains clubs seraient très nettement dans le dur voire en incapacité de continuer à exister au plus haut niveau. »
Beaucoup d’argent… mais peu de titres
Ces présidents ont longtemps cherché à accélérer la réussite sportive grâce à des recrutements prestigieux.
Montpellier avait notamment attiré Handré Pollard et Aaron Cruden avec des salaires particulièrement élevés, tandis que Vern Cotter figurait parmi les entraîneurs les mieux rémunérés du championnat.
Pourtant, les résultats n’ont pas toujours suivi.
Depuis 2017, seul Montpellier est parvenu à remporter le Bouclier de Brennus, en 2022.
Un acteur influent du Top 14 résume ainsi cette période :
« Ils se sont offert une danseuse. Ils pensaient que leur argent suffirait pour gagner des titres. »
Le salary cap a changé la donne
Au fil des saisons, le plafond salarial a profondément modifié les règles du jeu.
Pour Christophe Lepetit, directeur des études économiques du CDES de Limoges, cette régulation est parfois difficile à accepter pour des chefs d’entreprise habitués à investir librement.
Il analyse :
« Ce sont des libéraux qui ont réussi dans les affaires et qui ne comprennent pas qu’on plafonne leurs masses salariales. Les mécanismes de régulation, dont le salary cap, sont souvent une hérésie dans leur esprit. »
Mais selon lui, cette limitation reste indispensable pour préserver l’équilibre du championnat.
Il ajoute :
« S’ils sautent, ces gens-là pourraient bâtir une équipe non plus avec 11 millions d’euros de masse salariale mais avec 15, 20 ou 25. Et là, ils gagneront. »
Plusieurs clubs changent déjà de stratégie
Les effets de cette nouvelle réalité se font déjà sentir.
À Toulon, Bernard Lemaître cherche un investisseur capable d’accompagner durablement le développement du club, tout en poursuivant son projet de nouveau stade Mayol.
Au Racing 92, Jacky Lorenzetti souhaite faire entrer un actionnaire minoritaire et a déjà réduit certaines dépenses du club.
Au Stade Français, Hans-Peter Wild ne veut plus financer de coûteux transferts de joueurs sous contrat et recherche également un partenaire français.
Quant à Montpellier, Mohed Altrad reconnaît lui-même que la question de sa succession reste très incertaine.
Une question essentielle pour l’avenir du Top 14
Au-delà de ces situations individuelles, une interrogation plus large se pose désormais : que deviendront ces clubs lorsque leurs propriétaires actuels passeront définitivement la main ?
Christophe Lepetit estime que cette transition constitue l’un des principaux défis des prochaines années.
Il prévient :
« Ces mécènes se disent peut-être qu’il est temps de transformer aussi leur modèle. Ils savent qu’ils ne sont pas éternels et qu’il n’y a pas forcément beaucoup de chefs d’entreprise ou de grandes fortunes qui voudront assumer des trains de vie aussi dispendieux. »
Avant de conclure :
« Sans même parler de leur décès, ils peuvent aussi du jour au lendemain fermer les vannes. Les clubs descendraient alors a minima en Pro D2 ou pourraient être exclus des compétitions nationales. Ce serait un tremblement de terre. »
Après deux décennies marquées par les investissements massifs de quelques grandes fortunes, le rugby français semble ainsi entrer dans une nouvelle phase. Plus que jamais, plusieurs clubs vont devoir apprendre à construire un modèle économique capable de survivre au départ de leurs présidents historiques.







