
Les contrats s’allongent mais les garanties diminuent. Pour Laurent Labit, le métier de manager est devenu encore plus exposé avec la montée des enjeux économiques et une concurrence toujours plus forte pour seulement quatorze postes en Top 14. Le directeur sportif de Perpignan voit également arriver une nouvelle génération française particulièrement prometteuse, capable de bousculer les techniciens installés.
Passé notamment par Montauban, Castres, le Racing, le XV de France et le Stade Français avant de rejoindre Perpignan, Laurent Labit a observé de l’intérieur la transformation du rugby professionnel. Selon lui, les résultats sportifs ne sont plus les seuls éléments déterminants dans la stabilité d’un entraîneur.
« Beaucoup de candidats mais peu d’élus »
Le Top 14 attire aujourd’hui des techniciens de premier plan. Son développement économique et sportif a renforcé la concurrence pour accéder aux bancs du championnat.
Dans Midi Olympique, Laurent Labit constate que décrocher un poste est devenu encore plus difficile :
« Les places ont toujours été très chères en Top 14 et le sont de plus en plus parce qu’il est devenu le championnat de référence au niveau mondial et surtout européen. Il y a beaucoup de candidats mais peu d’élus. Trouver une place et y rester a toujours été difficile mais ça l’est encore plus aujourd’hui parce que les clubs sont devenus de véritables entreprises avec des investissements conséquents. »
Cette évolution a aussi changé les attentes des dirigeants. La performance sportive reste évidemment essentielle, mais les sommes engagées augmentent la pression autour des résultats.
Labit observe un basculement majeur par rapport au rugby d’il y a vingt ans :
« Il y a vingt ans, les objectifs sportifs prédominaient. Aujourd’hui, ce sont les enjeux économiques qui prennent le dessus et entraînent le sportif derrière. C’est la grande différence. »
Une nouvelle génération française pousse très fort
La concurrence ne vient plus nécessairement de l’étranger. Labit se souvient d’une période durant laquelle les techniciens venus d’autres championnats étaient particulièrement recherchés par les clubs français.
La tendance s’est depuis rééquilibrée et plusieurs jeunes entraîneurs français commencent à s’imposer.
Le directeur sportif de l’USAP voit émerger des profils encore insuffisamment reconnus :
« Absolument. Il y a eu une période où la mode était aux entraîneurs étrangers. Il n’y a pas si longtemps, on blaguait entre collègues sur le fait qu’il faudrait peut-être aussi imposer des quotas de Jiff dans les staffs… Aujourd’hui, c’est moins le cas et ceux qui sont là sont pour la plupart intégrés depuis un moment dans le système. »
Il insiste particulièrement sur la qualité de cette nouvelle génération :
« Il y a une génération de jeunes entraîneurs français de grande qualité qui pousse en Top 14 et en Pro D2, dont certains sont parfois sous-cotés. On le voit avec ce qu’a réalisé Joan Caudullo à Montpellier avec un staff relativement jeune dans le métier. En deux saisons, ce qu’ils ont fait est remarquable et inspirant pour cette nouvelle génération. »
Pourquoi certains projets durent et d’autres explosent
La situation peut sembler paradoxale. Les managers signent régulièrement des contrats de plusieurs années sans nécessairement parvenir à leur terme, alors que certains des projets les plus stables reposent justement sur une continuité importante.
Pour Labit, la réussite dépend beaucoup de la cohérence entre l’identité du club, ses dirigeants et son projet sportif.
Il prend le Stade Toulousain comme référence pour illustrer cet alignement :
« Pour moi, l’explication réside dans l’alignement. L’exemple du Stade toulousain est parfait : c’est un héritage, une vision, un ADN qui ne bouge pas. Ailleurs, il faut souvent tout créer, relancer ou redynamiser avec des investisseurs ou des dirigeants qui n’ont pas toujours les codes du rugby. »
Le problème vient notamment du décalage entre le temps nécessaire pour construire une équipe et celui que certains projets accordent réellement à leur staff.
Labit rappelle que les résultats peuvent demander plusieurs saisons :
« Beaucoup ont investi pendant dix ou douze ans avant de gagner, voire sans jamais gagner. Le sport ne fonctionne pas comme le monde des affaires. Quand vous arrivez dans un club, il faut deux ou trois saisons pour façonner votre effectif et votre staff. Mais aujourd’hui, la patience est plus rare. »
« Chaque lundi est peut-être celui de votre dernière semaine »
Après plusieurs décennies dans le rugby professionnel, Labit ne nourrit aucune illusion sur la sécurité offerte par un contrat.
Il estime clairement que la fonction est devenue plus précaire, dans un environnement où les attentes et les investissements ont considérablement augmenté.
Son expérience lui a aussi montré l’importance de la confiance accordée par les présidents :
« Bien sûr. L’environnement et l’écosystème des clubs ont complètement changé. Au début de notre carrière, Laurent Travers et moi avons eu la chance de travailler avec des présidents qui nous ont toujours fait confiance et nous ont laissés œuvrer sur le plan sportif. C’est une grande partie de notre réussite. »
Malgré cette pression, Labit ne perd pas de vue ce qui pousse les entraîneurs à continuer : le rugby, la progression des joueurs et la recherche permanente de nouvelles solutions.
Il reprend finalement une formule d’Arsène Wenger qui résume parfaitement la fragilité du métier :
« Nous sommes des privilégiés. Le rugby reste notre passion. Le plaisir vient de la progression des jeunes joueurs, de l’évolution du jeu et du défi permanent que nous imposent les nouvelles méthodes. Mais comme le disait Arsène Wenger, quand on est manager, il faut savoir que chaque lundi est peut-être celui de votre dernière semaine. Il faut sans cesse se remettre en question. »







