
Sur TF1, France Télévisions ou Canal+, commenter un match de rugby relève d’un exercice d’une complexité rare. Entre la technicité exigeante des règles et l’engouement populaire, illustré par les 7,2 millions de téléspectateurs enregistrés lors du dernier France-Irlande, l’erreur n’a pas droit de cité dans ce qui est considéré comme l’un des défis les plus ardus du journalisme sportif.
**L’art de parler à tous les publics**
Le principal défi pour les commentateurs est de concilier les attentes d’un public divisé entre experts passionnés et novices curieux. Matthieu Lartot, voix emblématique du Tournoi des Six Nations, explique dans un entretien accordé à *L’Équipe* : « On doit parler aux aficionados, ceux qui connaissent tout ou croient tout connaître, mais aussi aux néophytes, sans les prendre pour des débiles mentaux non plus. Cet équilibre au niveau des publics n’est pas évident à trouver. »
Pour Stefan Etcheverry (TF1), cette mission impose une vigilance constante, notamment pour traduire en temps réel les décisions arbitrales souvent annoncées en anglais. « En fait, tu es sur le gril en permanence, avec un jeu qui ne s’arrête quasiment jamais. Il faut à la fois être enthousiaste, tout en ayant suffisamment de recul et de concentration parce qu’il y a plein de choses qui se déroulent en même temps sur cette pelouse. La vision doit être à tout prix périphérique », détaille-t-il, soulignant la nécessité de compenser les limites de l’image télévisée par une vision panoramique.
**L’« encyclopédie » des règles en mouvement**
Éric Bayle, figure incontournable de Canal+, rappelle que le rugby est un sport en perpétuelle évolution, autant pour les joueurs que pour ceux qui les décrivent. « Les règles tiennent à peu près dans une encyclopédie et tous les ans, il y en a des nouvelles. Il ne se passe pas un match sans que j’aille embêter l’arbitre pour lui demander une précision sur une règle, une nouvelle ou une ancienne que tout le monde a oubliée », confie-t-il.
Pour Matthieu Lartot, la difficulté vient aussi du fait que ces règles sont souvent « soumises à interprétation », une complexité qui rend la pédagogie parfois difficile à faire entendre auprès d’un public en quête de certitudes.
**En finir avec le « vocabulaire du gladiateur »**
Une tendance majeure transforme le commentaire sportif : loin de glorifier la violence, les journalistes la dénoncent. Les drames, comme le décès de Nicolas Chauvin en 2018, ont profondément modifié leur approche. « J’ai beaucoup gommé le vocabulaire du gladiateur ces dix dernières années. On ne glorifie plus l’énorme plaquage à la Chabal, comme dans les années 2000. Nous avons un rôle pédagogique, c’est un enjeu essentiel de ne pas encourager par nos commentaires le geste violent, le plaquage haut, et de souligner sa sanction », explique Éric Bayle.
**Faire face à la subjectivité des critiques**
Malgré leur rigueur, les commentateurs sont souvent la cible de critiques virulentes sur les réseaux sociaux. Stefan Etcheverry déplore des attaques touchant à son « intégrité professionnelle », tandis que Matthieu Lartot préfère s’appuyer sur son authenticité, même si son humour a parfois fait débat. « L’aficionado de rugby est très très exigeant donc on est tous soumis à la critique. Mais il y a la force de l’habitude, les gens aiment retrouver des figures qui les rassurent. Il y a un phénomène de madeleine de Proust, de la même manière que le Tournoi est une compétition qu’on suit quasiment depuis toujours sur France Télévisions et le changement, cela ne plaît pas beaucoup. Il y a des périodes plus critiques que d’autres, il faut pouvoir traverser ça avec sérénité, ce qui n’est pas toujours évident », reconnaît-il.
Jusqu’à aujourd’hui, Lartot a ajusté la dose d’humour dans ses commentaires : « Au début, j’étais très critiqué sur mes jeux de mots ou mon second degré… J’ai dosé au fil du temps, j’en fais un peu moins, mais je ne m’en suis pas départi pour autant. Si cela agace certaines personnes, c’est comme ça, je ne vais pas changer ma personnalité. Rester soi-même, c’est la clé ! »
Quant à Stefan Etcheverry, il constate que « une très forte majorité des messages ne sont pas trop argumentés (sur les forums et les réseaux sociaux), beaucoup sur le ressenti, la subjectivité. Les messages plus personnels qui attaquent ma légitimité dans le milieu et mon intégrité professionnelle, ça, je ne peux pas l’accepter. »
Dans un environnement où chaque mot est scruté, les voix du rugby doivent conjuguer expertise, pédagogie et authenticité pour tenir un public exigeant en haleine, à la croisée de la passion et de la quête de vérité.







