Longtemps perçus comme des guerriers invincibles, les rugbymen professionnels sont avant tout des hommes confrontés à des souffrances invisibles. Alors qu’un jeune sportif de haut niveau sur cinq déclare un mal-être psychologique, la Ligue Nationale de Rugby (LNR) déploie un dispositif inédit pour soutenir la santé mentale dans le rugby.
### L’alerte Pierre Mignoni : un déclic pour le milieu
Le récent retrait temporaire de Pierre Mignoni, manager de Toulon, a mis en lumière la pression intense pesant sur les staffs. Victime d’une « décompression », l’entraîneur a témoigné de son épuisement total : « Je suis quelqu’un qui ne dort pas énormément, environ cinq ou six heures par nuit, mais là j’ai dormi cinq jours d’affilée ».
Cette situation illustre parfaitement la spirale du haut niveau décrite par Bernard Dufour, président de la commission médicale de la LNR. Dans une interview accordée au *Figaro*, il expliquait : « Comme toute entreprise, quand on vous donne des objectifs, au bout d’un moment, vous êtes pris dans un engrenage. Quand vous réussissez ces objectifs, il y a votre niveau de vie qui va suivre. Mais cela veut aussi dire que vous êtes condamné, pratiquement, à continuer à être à ce même niveau. Et ce n’est pas uniquement pour le sportif de haut niveau, c’est pour tout le monde. »
### Un plan d’action global : « Têtes hautes »
Face à cette urgence, la Ligue investit un million d’euros sur quatre ans. Elle lance notamment une web série intitulée « Têtes hautes » et organise des ateliers de sensibilisation animés par des figures du rugby telles que Juan Imhoff et Rodrigo Capo Ortega.
L’objectif est d’accompagner les joueurs à chaque étape critique, depuis la formation jusqu’à la fin de carrière, souvent vécue comme une « petite mort ». Yann Roubert, président de la LNR, affirme : « Notre ambition est claire : offrir un cadre protecteur et des ressources concrètes pour accompagner chacun, à chaque étape de son parcours. Il s’inscrit dans une vision globale de la santé du joueur tout au long de son parcours professionnel. »
### Sortir de la « terrible spirale »
Le suicide de Jordan Michallet et sa reconnaissance par la justice comme un accident du travail ont constitué un tournant historique. Provale saluait cette décision, soulignant que « les risques psychosociaux qu’engendre le rugby sont reconnus ».
Au-delà de la compétition, l’isolement social demeure un facteur de risque majeur. Bernard Dufour insiste : « Il y a aussi des joueurs qui sont complètement focalisés sur leur pratique du rugby et qui n’ont pas de compagne à côté d’eux. Et on sait que c’est important d’avoir des soupapes de sécurité. »
### Une libération de la parole nécessaire
Ce travail de fond, entamé il y a quatre ans, commence à porter ses fruits. « On n’est pas sur quelque chose qui date d’il y a un an ou deux, c’est un sujet qui a été ciblé déjà depuis maintenant quatre ans », précise le docteur Dufour. « La première année, nous avons fait de l’information sur ce thème et dès la deuxième, on est passé dans le participatif avec les joueurs. On entend désormais plus facilement parler des problèmes de santé mentale. Dans la société comme dans le milieu du rugby, la parole se libère… »
La LNR montre ainsi la voie vers une prise en charge globale, reconnaissant enfin que la résilience des rugbymen passe aussi par leur bien-être mental.







