
Lorsque Kieran Read évoque le capitanat des All Blacks, il ne parle jamais seulement de rugby. Pour lui, porter le brassard de la Nouvelle-Zélande dépasse largement les quatre-vingts minutes d’un match. C’est une responsabilité qui accompagne chaque réveil, chaque réunion, chaque entraînement… et même chaque nuit.
Double champion du monde, meilleur joueur du monde en 2013, capitaine des All Blacks à 52 reprises, l’ancien troisième ligne sait de quoi il parle. Désormais reconverti comme coach en leadership, il accompagne aujourd’hui des sportifs et des dirigeants d’entreprise dans la prise de décision. Une expérience qui lui permet aujourd’hui de poser un regard différent sur les années où il portait le maillot noir.
À Christchurch, quelques jours avant le premier test face au XV de France, l’ancien numéro 8 s’est longuement confié sur ce que représente réellement le leadership au plus haut niveau.
« Être capitaine des All Blacks, c’est comme être Premier ministre »
Lorsque Richie McCaw lui transmet le brassard en 2016, Kieran Read sait parfaitement ce qui l’attend.
Pendant des années, il a observé son illustre prédécesseur porter une responsabilité immense, parfois invisible aux yeux du grand public.
Kieran Read raconte dans les colonnes de L’équipe :
« Richie a été capitaine des All Blacks tôt, vers 24 ans. Au final, c’est devenu le meilleur de tous les temps. J’étais plus âgé, j’avais 30 ans quand j’ai pris sa relève. J’avais eu le temps de bien apprendre de lui, compris qu’avec cette responsabilité, tu dois garder une certaine distance avec le reste de l’équipe. »
Puis vient cette comparaison qui résume parfaitement ce que représente le brassard en Nouvelle-Zélande.
« Capitaine des All Blacks, dans la charge mentale, ça ressemble au poste de Premier ministre : tu portes plus qu’une équipe, tu portes toute une nation. »
Pour lui, le plus important consiste à rester fidèle à sa personnalité.
« J’évoluais dans ce milieu depuis plusieurs années, j’étais assez confiant dans mes capacités. Je n’essayais pas d’être quelqu’un que je n’étais pas. Le mieux, c’est d’être soi-même. Et bosser un peu plus dur pour renforcer le lien avec les gars. »
Une charge mentale permanente
Le leadership ne s’arrête jamais une fois l’entraînement terminé.
Selon Kieran Read, le plus difficile n’est parfois même pas le terrain.
Il décrit ce travail invisible qui accompagne chaque journée.
« Forcément. En plus de ta perf, la charge mentale supplémentaire est forte. Avant d’entamer une journée de travail, tu te repasses dans la tête ce que tu vas dire en réunion, quels mots employer, comment te connecter avec ton groupe de leaders. Un tas de choses que personne ne voit. »
Une fois la séance terminée, le cerveau continue pourtant de fonctionner à plein régime.
« Ensuite, tu rentres de l’entraînement, tu te donnes. Tu retournes dans ta chambre d’hôtel avec mille pensées. Tu portes la responsabilité de ce qui a été bien fait, ou pas. Tu cherches des solutions sans cesse pour améliorer l’équipe. »
Pour lui, les nuits sont souvent les moments les plus compliqués.
« Le plus dur, c’est le soir. Ton corps est au repos mais ton esprit bouillonne. »
Apprendre à déconnecter
Face à cette pression permanente, Kieran Read estime qu’il faut entraîner son cerveau comme on entraîne son corps.
Il explique :
« De même que tu dois t’astreindre à une bonne diététique, tu dois veiller à régénérer tes pensées avec du temps libre. C’est important pour un chef d’entreprise de bien s’alimenter mentalement, pour retrouver son équilibre. Débrancher, c’est la chose la plus difficile à faire. »
Selon lui, un capitaine doit accepter une certaine forme de solitude.
« Ça peut. Il faut éviter que ça vous affecte sur le long terme. Pour ça, bien être aligné en soi-même. Le capitaine évolue dans une zone entre les joueurs et les entraîneurs. »
Penser d’abord au groupe
Avec le brassard, les priorités changent complètement.
Le capitaine ne peut plus raisonner uniquement pour lui-même.
Kieran Read résume cette évolution :
« Oui, d’une certaine manière, tu ne penses plus pour toi-même, mais pour le groupe. Tu as ce souci constant de faire grandir tes coéquipiers. »
Le leadership ne se limite d’ailleurs pas aux discours.
« Tu dois d’abord assumer ton poste à travers tes performances, être un des meilleurs, mais aussi veiller à rendre tous les autres meilleurs, les embarquer, les convaincre par ton attitude, tes actions, tes mots. »
Son objectif est clair.
« Faire qu’ils adhèrent. Et qu’ils continuent à grandir, se sentent responsabilisés et prennent le relais. Voilà le but d’un leader. »
Le leadership s’apprend-il ?
Pour Kieran Read, personne ne naît capitaine.
Tout s’acquiert avec l’expérience.
Il explique :
« Ça doit l’être, mais ça ne vient qu’avec le temps et l’expérience. Je n’étais pas comme ça à 22 ans à Canterbury, j’ai fait des erreurs. J’ai appris. »
Au fil des années, il a découvert qu’un leader devait parfois parler moins.
« Une erreur d’un jeune leader, c’est d’en faire trop. Il faut observer, écouter, ressentir. Et ne pas se priver des compétences des gens autour. »
Pour lui, chacun peut développer cette compétence.
« Je pense que ça s’enseigne. Comme pour tout, certains auront une limite. L’essentiel, c’est de bien comprendre qui tu es. On ne peut être un bon leader sans se comprendre soi-même avec un haut niveau d’acuité. »
Le discours qui peut tout changer
Pendant un match, impossible de réfléchir pendant plusieurs minutes.
Il faut décider très vite.
Pour cela, Kieran Read avait développé une méthode très personnelle.
Il raconte :
« Quand je rentrais sur le terrain, je ne pensais pas à mon leadership, ça aurait nui à mon jeu. On se focalise sur la prochaine action. »
Après un essai encaissé, tout devenait presque automatique.
« Avant de retrouver les gars au pied des poteaux, j’ai une marge de 10 à 20 secondes pendant lesquelles je m’applique une routine. Bien respirer d’abord. Puis je me parle à moi-même par mon prénom : « Kieran ». »
Cette technique lui permettait de retrouver immédiatement sa lucidité.
« Cet auto discours m’aidait à me réaligner, à revenir au moment présent plus qu’aux enjeux ou conséquences. Visuellement, je lève les yeux vers les coins éloignés du stade pour prendre de la hauteur, avoir une vue d’ensemble. »
Le jour où il a annoncé la victoire… avant qu’elle n’arrive
Parmi tous ses souvenirs, un reste gravé dans sa mémoire.
Un test-match face à l’Australie, en 2017.
Les All Blacks sont menés à quelques minutes de la fin.
Pourtant, Kieran Read est persuadé de ce qui va se produire.
Il se souvient :
« J’ai eu la prescience de ce qui allait se produire, j’ai dit à Beauden Barrett : « Envoie le ballon ici, je vais courir, je vais gagner ce ballon, puis jouer sur la largeur et on va marquer. » Ça a marché. »
Pour lui, le rôle d’un leader consiste aussi à transmettre une conviction.
« Dans ma façon de présenter ma vision, vous pouvez appeler ça un mensonge peut-être… « Les gars, voilà ce qu’on va faire ! » Mais bang-bang-bang, c’est vraiment arrivé. Un leader doit parfois être habité. »
Son conseil à Ardie Savea
Aujourd’hui, c’est Ardie Savea qui porte le brassard des All Blacks.
Kieran Read ne lui conseille pas d’imiter Richie McCaw… ni lui-même.
Au contraire.
Son message est simple :
« Faire avec ses atouts, être lui-même. Ardie a une grande expérience. Il n’a pas la voix la plus forte, mais il n’a pas besoin de l’être parce qu’il peut montrer par ses actions. Bien savoir s’appuyer sur les leaders autour de lui, profiter de leurs compétences. Un bon leader doit savoir s’entourer. »
À 40 ans, Kieran Read en est convaincu : les plus grands capitaines ne sont pas forcément ceux qui parlent le plus. Ce sont souvent ceux qui savent écouter, convaincre et permettre aux autres de devenir, eux aussi, des leaders.







