Le demi de mêlée australien Will Genia livre une analyse fine et passionnée sur Antoine Dupont dans une interview accordée au journal L’Équipe. Fort de ses 110 sélections avec les Wallabies, Genia compare le capitaine du XV de France à Maxime Lucu, mettant en lumière leurs styles de jeu distincts.
« Je me faisais cette réflexion en regardant le quart de finale UBB-Toulouse : Dupont est dans l’intuition, Lucu dans l’anticipation. Dupont est vif d’esprit et incroyablement dynamique. Dès qu’il entrevoit une opportunité, il la saisit. Lucu, lui, se fond dans le système de l’équipe pour avoir de l’impact, toucher le ballon une deuxième fois, chercher le jeu au pied, la passe ou les espaces. Dupont est le système, Lucu fait partie du système », explique-t-il.
Pour Genia, Antoine Dupont incarne une véritable menace majeure sur le terrain : « Il est si dominant que le système de son équipe s’axe autour de lui. Sa dimension athlétique, sa confiance, son instinct et sa vision créent des opportunités. Il devient la menace majeure, donc une cible prioritaire pour l’adversaire. Lucu s’intègre dans un système où la menace est plus répartie avec Louis Bielle-Biarrey, Matthieu Jalibert – un joueur incroyable –, Yoram Moefana ou Damian Penaud. Lucu jouit de plus d’opportunités car il n’est pas identifié comme cible prioritaire. Il peut contrôler le tempo, créer du momentum. »
Sans détour, il affirme que Dupont surpasse Lucu : « Pas besoin de me mettre un flingue sur la tempe : si on compare leurs capacités intrinsèques, Dupont est le meilleur joueur. Mais la vraie question est autre : qui correspond le mieux à la manière dont l’équipe veut jouer ? En fonction de ça, la réponse peut s’inverser. Être le meilleur joueur ne signifie pas être le meilleur à son poste dans un système donné. »
Sur l’état de forme du Français, Genia refuse de parler de déclin après sa blessure. « Je ne pense pas. Il revient d’une blessure importante, et cela prend du temps pour retrouver son propre rythme. Il lui faut se réadapter à une équipe qui a longtemps évolué sans lui. Et vice versa. Physiquement, tu peux revenir assez vite, mentalement ça prend plus de temps pour retrouver le timing, les automatismes et le flow. »
Il confie avoir traversé une expérience similaire : « Quand je suis revenu après une blessure aux croisés, lors de mon retour, j’étais porté par l’envie, l’adrénaline et l’énergie accumulées après des mois de frustration. L’excitation et les nerfs repoussent les limites. Après ça se complique, le corps n’a plus été habitué à enchaîner à haute intensité, la récupération est différente. Mentalement, chaque situation de jeu devient un sudoku dans la tête : “Oh, j’ai fait ça, ça me semble bien.” Le subconscient se met à cocher des cases, valide ta capacité à la prise de risques. C’est un mécanisme d’autoprotection naturel. Et puis tu as perdu une forme d’innocence, pris conscience que tu n’es pas surhumain. Avant tu te sentais incassable, tu te jetais sur des gars de 120 kg, voire 140 kg. Tu sautais, tu sprintais, enchaînais les changements d’appuis de manière brutale. La confiance, ça se reconstruit plus lentement qu’une articulation, surtout pour un joueur comme Dupont. »
Son admiration pour Dupont est totale : « Ce mec est tellement brillant techniquement, incroyablement complet : il tape des deux pieds, court aussi vite qu’un ailier, il a l’impact d’un troisième-ligne, une passe excellente. Vitesse, puissance, skills, l’intelligence… C’est un des plus grands joueurs de tous les temps, du niveau d’un Michael Jordan. Tellement au-dessus, comme s’ils faisaient un autre sport. »
Touché par un message émouvant du capitaine français sur l’annonce de la fin de sa carrière, Will Genia confie : « J’ai vu, ça m’a touché. Je ne sais pas si j’ai vraiment été une inspiration ou s’il a juste voulu être sympa, mais ça m’a permis de réaliser que j’ai pu avoir un impact dans ce jeu. Je n’ai jamais voulu être un simple passeur de ballons. J’ai été inspiré par Fourie du Preez, pris goût à l’idée qu’un numéro 9 devait s’impliquer dans toutes les dimensions. »
Enfin, l’ancien Wallaby n’a aucun conseil à donner à Dupont pour la suite, mais partage un enseignement majeur reçu de son ancien sélectionneur : « En toute humilité, je n’ai pas de conseil à lui donner. Je lui raconterai juste ce que m’a dit un jour Robbie Deans. On venait de remporter le Tri-Nations, il m’a appelé dans sa chambre et m’a dit : “Cours moins, fais jouer plus.” Je l’ai mal pris. J’ai mis des semaines à l’accepter. Je craignais de perdre ce qui faisait ma force. J’étais en résistance, je me disais : “Si on m’ôte ma capacité à courir, à casser des plaquages, à battre des défenseurs et à créer de l’espace, je deviens quoi ?” »
À travers son témoignage, Will Genia dessine le portrait d’un Antoine Dupont exceptionnel, dont la force réside autant dans le talent que dans la capacité à s’adapter et à se reconstruire.






