Ancien demi de mêlée et ouvreur du Stade Toulousain puis du LOU Rugby, Jean-Marc Doussain a vu sa carrière brutalement interrompue en 2023 à la suite d’une grave blessure contre Toulon. Mais au-delà de cet arrêt prématuré, c’est surtout l’après-carrière que l’ancien international français évoque aujourd’hui avec une rare sincérité.
Dépression, solitude, alcool, suivi psychologique… Doussain livre un témoignage poignant sur une période particulièrement sombre de sa vie.
« Arrêter du jour au lendemain, ce n’est jamais facile », confie-t-il. Malgré le soutien de ses proches, la transition a été rude. « Ma femme était enceinte à ce moment-là donc c’est vrai que ça m’a permis de basculer sur un autre projet. C’est ce qui m’a maintenu la tête hors de l’eau malgré les difficultés. » Même s’il est resté en contact avec son groupe lors de sa dernière saison, le vide laissé par le rugby s’est rapidement fait sentir : « J’ai quand même eu la chance de pouvoir rester au contact du groupe la dernière année. Je participais malgré tout aux réunions même si les jours de match étaient difficiles à gérer. Au fil du temps, je me suis fait une raison. J’ai pu avoir, entre guillemets, une belle sortie lors du dernier match de championnat. Je suis rentré sur le terrain avec une belle haie d’honneur et c’est une image qui restera pour toujours. »
Le rôle de son entourage a été fondamental, et Jean-Marc Doussain souligne le soutien indéfectible de sa femme. « C’est terrible pour l’entourage mais ma femme a été très forte. Elle ne m’a rien montré mais je sais que ça a été dur pour elle. Quand tu es avec une personne qui a vécu de sa passion toute une carrière et que tu vis aussi des moments forts grâce au rugby, c’est forcément compliqué. Elle aussi a senti un truc s’arrêter… Je l’ai beaucoup remerciée parce qu’elle a tout fait pour que ça se passe bien pour moi et elle a joué un rôle important dans la gestion de mon après-carrière. »
L’accompagnement psychologique a également joué un rôle clé dans sa reconstruction. « Oui, et le fait d’avoir eu un accompagnement m’a beaucoup aidé et m’a fait relativiser sur tout ce que j’avais pu vivre. J’ai pu prendre du recul sur la chance d’avoir vécu ces moments-là parce que tout le monde n’a pas la chance d’avoir eu la carrière que j’ai pu avoir, en toute humilité. L’accompagnement des proches est hyper important mais je ne parle pas de tous les sujets avec eux. » Pour lui, il est essentiel de normaliser cette démarche dans le rugby professionnel : « Je crois que c’est le cas de beaucoup de joueurs, d’où l’importance de pousser la porte d’un psychologue. » Aujourd’hui, il continue ses consultations : « J’y vais toujours une fois par mois et je sais que c’est une sécurité pour moi. Cela me permet de vider mon sac. »
Jean-Marc Doussain n’hésite pas à revenir sur ses moments les plus sombres, notamment après son départ du Stade Toulousain. « Quand j’ai quitté Toulouse, je ne peux pas dire qu’on m’a poussé vers la sortie mais la génération d’Antoine Dupont et Romain Ntamack arrivait. » Une transition difficile à vivre : « Quand je suis arrivé au Lou, je traînais un traumatisme. J’ai passé une période compliquée, j’étais triste de cette fin, je buvais beaucoup, je sortais beaucoup, sans être addict à l’alcool, mais c’était devenu mon moment de décompression. À ce moment-là, j’ai pris conscience que j’allais devoir me faire aider pour la suite. Je savais qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas sans forcément y mettre des mots. » Interrogé sur d’éventuelles périodes de dépression, il répond simplement : « Oui, complètement. »
Malgré les moments exceptionnels comme la finale de la Coupe du monde 2011, il a souvent douté. « Je me suis demandé ce que je faisais là. » Le collectif du rugby lui a cependant permis de rebondir.
L’ancien joueur décrit avec lucidité le choc du retour à une vie « normale » : « Il y a un vrai moment de solitude. On est dans un milieu particulier et, qu’on le veuille ou non, du jour au lendemain, on passe de journées où l’on vit avec cinquante joueurs à être tout seul chez soi. Et même si j’ai fait mon deuil, le collectif et les émotions que procure le sport me manquent. »
Il résume aussi le sentiment partagé par beaucoup d’anciens sportifs : « Au rugby, on n’est pas dans la vraie vie. Quand on est joueur de rugby, sportif de haut niveau, on est dans une bulle, dans un autre monde. Personnellement, sans avoir concrètement préparé mon après-carrière, j’étais quand même resté connecté à d’autres choses pour garder les pieds sur terre. Je me suis notamment engagé pour des associations… Je ne peux pas dire que j’ai eu peur d’entrer dans la vraie vie. »
Aujourd’hui, Jean-Marc Doussain met son expérience au service des autres joueurs pour mieux préparer leur avenir hors des terrains. Son message est clair : « Peut-être qu’on ne parle pas assez de l’après-carrière et de la reconversion parce que, tant qu’on n’y est pas, on ne se rend pas compte, on ne peut pas comprendre. Il y a des garçons qui disent que ça va aller et qui se rendent compte après qu’en fait, ça ne va pas. Le pouvoir des interventions, il est bien et si tu peux sauver un joueur de ce que, toi, tu as vécu, c’est génial. Il faut continuer à libérer la parole. La fin de carrière n’est pas difficile uniquement pour le joueur moyen, tout le monde est concerné, même la génération actuelle du Stade toulousain. Comment vont réagir ces mecs quand tout va s’arrêter ? On ne sait pas. »







